Robert Yergeau
photo : Gabrielle Huet
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Robert Yergeau
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Hiver 2011-2012 Numéro 154
Les Éditions l'Interligne

Hommage à Robert Yergeau

Jacques Poirier

Robert Yergeau (1956-2011) : 

« Nous avons cessé de nous parler, mais ce n’est pas le silence1 »

Le 5 octobre dernier, mon ami Robert Yergeau nous a quittés. Son départ, aussi soudain que brutal, nous a tous sidérés. Robert était un être paradoxal, un verbomoteur introverti. Toute sa vie, les livres et la poésie lui ont servi de refuge. En relisant son oeuvre poétique, j’ai été particulièrement ému par ce court poème, qui décrit le poète fin observateur du quotidien et terriblement lucide qu’il était :

Nous croyons nous connaître Nous allons à nos affaires Soudain un jour nous frissonnons à la vue d’une orange

Miroir oublié de notre infortune2 

Robert a débuté sa carrière à l’Université de Hearst au milieu des années 80. C’est là, en 1988, pour publier le manuscrit de son ami et collègue Roger Bernard qui n’arrivait pas à trouver d’éditeur, qu’il a fondé les Éditions du Nordir. À l’été 1989, il quittait le Nord-Est ontarien pour poursuivre sa carrière de professeur au Département de français de l’Université d’Ottawa. Professeur inspirant et inspiré, il savait communiquer de façon extraordinaire son amour de la littérature.

Éditeur d’une très grande rigueur, Robert n’a jamais publié un livre qui ne lui plaisait pas. D’une incroyable générosité, il pouvait passer des heures à retravailler un poème ou un chapitre avec ses auteurs. Robert a également fait oeuvre de pionnier pour ce qui est de la publication d’essais en Ontario français. Sans Le Nordir, le sociologue Roger Bernard aurait-il pu nous faire part des mutations identitaires de la société franco-ontarienne, François Paré aurait-il publié ce chef-d’oeuvre que sont Les littératures de l’exiguïté ? Permettez-moi d’en douter.

Malgré sa passion pour le livre et pour la littérature, Robert Yergeau a toujours entretenu une relation ambiguë avec ce milieu. Les « magouilles littéraires » du « petit » monde de l’édition lui ont inspiré deux essais, À tout prix (1994) et Art, argent et arrangement : Le mécénat d’État (2004) ainsi que le très beau Dictionnaire-album du mécénat d’État (2008). Ces ouvrages, pour lesquels il a dû dépouiller des centaines de boîtes d’archives, constituent une lecture éclairante pour quiconque veut comprendre le commerce du livre. 

Un an avant de s’en prendre à des lauréats de prix littéraires, c’est avec un malin plaisir que Robert a signé le recueil Les Franco-Ontariens et les cure-dents, un brûlot dans lequel il dénonçait les travers du milieu littéraire franco-ontarien de l’époque. La censure et la critique unanimement négative qui ont accueilli cet opus lui ont donné raison. Étrangement, au Québec, on a parlé d’oeuvre d’une grande maturité.

Depuis le décès de Robert, plusieurs personnes m’ont contacté pour me dire comment son passage dans leur vie – en tant que professeur, éditeur ou ami – les avait marqués. Les bons mots, les larmes, les éclats de rire et les silences ont crié fort l’affection et l’amour que nous lui portions. Son sourire à la fois tendre et triste va nous manquer. Savait-il à quel point nous l’aimions ? Se rendait-il compte de toute la place qu’il occupait ou qu’il avait occupée dans nos vies ? 

Ma dernière rencontre avec lui remonte à environ quatre mois. Nous avons discuté du Nordir, du métier de professeur, de nos amis communs, de nos familles respectives et, bien entendu, de littérature. Nous avons surtout beaucoup ri. La fin de notre rencontre s’est déroulée comme d’habitude, par une franche poignée de main, suivie d’une question de Robert, ce qui nous a fait reprendre notre conversation. C’était comme ça chaque fois qu’on devait se quitter. Après cinq ou six de ces poignées de main, Robert a prononcé pour la dernière fois cette phrase qui va terriblement me manquer : « Jacques, désolé, mais cette fois, je t’assure, je dois vraiment y aller »... ||

Jacques Poirier est professeur de français à l’Université de Hearst. Il est également l’auteur de quatre recueils de poèmes.

1 - Inspiré d’un vers de René Char, le poète préféré de Robert.

2 - Prière pour un fantôme, poésie, Saint-Lambert, Le Noroît, 1991, p. 9.

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