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Printemps 2012 Numéro 155
Les Éditions l'Interligne

La vie devant elles : Andersen fidèle à elle-même

Marie-Josée Martin

Marguerite Andersen, photo : Mélanie Tremblay

Marguerite Andersen, La vie devant elles, roman, Sudbury, Prise de parole, 2011, 277 pages

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Isa, Ariane et Claire cherchent leur voie.

Chercher sa voie, c’est d’abord comprendre d’où l’on vient. Car notre passé, nos racines déterminent dans une large mesure notre identité. Pour nous, francophones minoritaires, la définition de l’identité s’apparente souvent à une suite de remises en question, et il n’est pas rare que nous ayons dans notre propre pays le sentiment d’être étrangères.      

Le sentiment d’étrangeté est double pour Marguerite Andersen, immigrante d’origine allemande qui a choisi d’écrire en français du coeur de l’anglophonie canadienne. Cette double étrangeté s’inscrit d’ailleurs en filigrane de toute sa démarche d’écriture. Andersen a publié une quinzaine de livres, dont Le figuier sur le toit, qui a reçu le Prix des lecteurs Radio-Canada en 20091. Son oeuvre recoupe une variété de genres (roman, théâtre, essai, nouvelle), mais « est pourtant très serrée sur les plans thématique et formel2 ». La vie devant elles ne fait pas exception ; comme les précédents livres d’Andersen, il puise son matériau dans la réalité de l’auteure.

En effet, Andersen a sculpté les personnages d’Isa, d’Ariane et de Claire dans le vécu de ses petitesfilles. La première est une peintre écologiste préoccupée par le partage du territoire entre les humains et les animaux ; la seconde, une anthropologue qui cherche à concilier famille et carrière ; la troisième enseigne le français à des anglophones tout en rêvant d’écrire. Ce sont des femmes de notre temps, en quête de bonheur malgré la précarité d’un monde où tout paraît révocable, y compris la signification d’être femme.

Leur mère les voudrait à l’abri « dans une conjugalité soutenant tous les chocs ». Isa, vagabonde dans l’âme, refuse de s’attacher ; Claire aime une autre femme ; tandis qu’Ariane, tout en ayant choisi le mariage, n’entend pas sacrifier son ambition à sa famille. On se plaît à faire la connaissance de ces trois Franco-Ontariennes, à découvrir leurs aspirations et à retracer leur passé familial, de Berlin à Ottawa, en passant par le Ghana. Toutefois, le récit traîne par moments en longueur ; l’histoire d’Ariane, en particulier, aurait pu être condensée. Les passages fréquents de la narration omnisciente à une narration à la première personne m’ont aussi irritée, d’autant qu’ils m’ont semblé injustifiés.

La vie devant elles établit des parallèles intéressants entre le combat identitaire du peuple sami (lapon) et la résistance qu’opposent au Canada les francophones et les autochtones aux pressions homogénéisantes de l’anglais. La solution résiderait-elle, comme s’amuse à l’imaginer Claire, dans le glottophore, invention chimérique « amplifiant les capacités d’apprentissage linguistique » ? L’invention sort tout droit d’un « petit roman » de Paul Laurendeau3 ; le titre du récit est, quant à lui, un clin d’oeil à Émile Ajar4. Andersen possède manifestement une vaste culture littéraire. D’ailleurs, quand elle recense les lectures d’Ariane et décrit sa quête du « livre idéal », l’auteure ne parle-t-elle pas de sa propre bibliboulimie?

« Inconsciemment, elle cherche le livre idéal, celui qui, une fois pour toutes, lui ferait comprendre le monde. L’existence. Le juste et le non-juste. » (p. 93)

Au final, les trois soeurs trouveront-elles le bonheur qu’elles espèrent?

« C’est l’immensité de votre pays qui vous fait croire que le bonheur est à votre portée. » (p. 51)

Personne n’est à l’abri d’une tragédie, individuelle ou collective ; mais tout finit par s’arranger, d’une façon ou d’une autre. « Ça ira. » On n’atteindra peut-être pas l’extase, mais on fera son chemin – comme ce livre qui, somme toute, nous fait vivre d’agréables pérégrinations au fil des pages. ||

Marie-Josée Martin partage son temps entre l’écriture et la traduction. Elle a publié un premier roman en 2005, intitulé Fils d’Ariane. Elle signe aussi la chronique livres du magazine À bon verre, bonne table et un cybercarnet sur www.mariejoseemartin.com.

 

1 - Le figuier sur le toit, roman, Ottawa, Les Éditions L’Interligne, 2008, 276 p. [http://www.radio-canada.ca/regions/prixdeslecteurs/archives/2009/livre3.asp].

2 - François Paré, « Souveraineté et détournement du regard dans les nouvelles de Marguerite Andersen », University of Toronto Quarterly, vol. 68, no 4, automne 1999; l’article occupait les pages 823-834.

3 - L’assimilande, Montréal, ÉLP éditeur, 2011, 104 pages (distribution : http://librairie.immateriel.fr).

4 - Aussi connu sous le nom de Romain Gary, auteur de La vie devant soi, roman, Paris, Mercure de France, 1975. Ce pseudonyme a permis à Gary, détenteur du prix Goncourt avec Les racines du mal en 1956, de remporter deux fois un prix normalement alloué une seule fois dans une vie.

Pages 61 à 62
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